États-Unis : De l’apparente bienveillance à l’hégémonie

par Jean-Luc Baslé

L’indifférence de Washington à l’égard des Européens qui souffriront du froid cet hiver en raison du conflit ukrainien et du sabotage d’un gazoduc en mer Baltique, sans parler de la destruction de leur économie1, en a surpris quelques-uns. C’est ignorer la nature des relations internationales qui fait peu de cas du sort des peuples et plus encore l’évolution profonde de la politique américaine ces dernières décennies qui se résume en deux mots : néoconservatisme et néolibéralisme.

Ces néologismes sont entrés dans le vocabulaire courant dans les années 1980/90 sans que leur impact ne soit perçu initialement. Avec le recul du temps, il est plus facile de voir qu’il s’agit d’idéologies à l’origine d’un changement profond de la politique américaine. Le néoconservatisme est l’affirmation d’une hégémonie décomplexée. Le néolibéralisme est un empiétement du marché sur les prérogatives de l’État. Cette mutation de la politique américaine est l’une des clés de compréhension des évènements du monde d’aujourd’hui.

Dès le débarquement, les États-Unis ont donné d’eux-mêmes une image bienveillante, véhiculée par cette image du GI’s distribuant du chocolat aux enfants tout au long de son avancée vers l’Allemagne. Le Plan Marshall d’avril 1948 concrétisa cette image, et rendit les Européens à jamais reconnaissants de cette manne inattendue qui sauvait certains d’entre eux de la famine et ouvrait des perspectives d’avenir inespérées.

De fait, avec une énergie retrouvée, les Européens connurent une ère de croissance aussi imprévue que bienvenue, qualifiée de Trente Glorieuses en France et de Miracle allemand outre-Rhin. Hollywood conforta ce message d’espoir en présentant une Amérique heureuse et sûre d’elle-même à une Europe toujours traumatisée par les guerres passées, et inquiète de la menace soviétique. Le traité de l’Alliance atlantique, signé en avril 1949, la rassura en étendant le parapluie nucléaire américain à l’Europe de l’ouest. Les Européens pouvaient désormais jouir en toute quiétude de leur prospérité retrouvée que le génie technologique américain renforçait.

Encouragés par le grand frère américain, les Européens créèrent la CECA, Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951 – embryon de ce qui allait devenir par étapes successives l’Union européenne, instituée par le Traité de Maastricht de février 1992. Le pathétique effondrement de l’Union soviétique renforça ce sentiment chez les Européens que l’Histoire était de leur côté, et qu’en conséquence s’ouvrait devant eux une ère de prospérité et de bonheur que rien ne pouvait arrêter. C’était méconnaître la nature du grand frère américain. Cette méconnaissance est incompréhensible compte tenu de ses nombreuses actions, interférences et guerres dans le monde depuis 1945, y compris en Europe, dénoncées par de nombreux auteurs.

Les Européens ont oublié que dès avant leur création, les États-Unis s’étaient donnés pour mission de conduire le monde. À preuve le discours de John Winthrop de 1630 dans lequel il déclare « nous sommes la cité sur la colline », celle qui éclaire et guide le monde. Ou encore, cette « destinée manifeste » contenue dans cette affirmation de John Sullivan en 1839 que « l’Amérique a été choisie » pour diriger le monde. Choisie par qui ? Par Dieu, bien entendu.      C’est une usurpation du message biblique. Quoiqu’il en soit, cette conviction d’être le peuple choisi traverse les siècles pour venir jusqu’à nous. Henry Luce, fondateur et éditeur de Time Magazine, écrit dans un éditorial de février 1941 que le XXe siècle est le siècle de l’Amérique.

Mais c’est en février 1992, deux mois seulement après la disparition de l’Union soviétique, que se produit la grande transformation avec la publication d’un document intitulé « Defense Planning Guidance » dans lequel il est écrit que les États-Unis ne supporteront pas qu’une autre nation les défie à nouveau comme le fit l’Union soviétique pendant la guerre froide.

C’est l’affirmation d’une ambition hégémonique que le Projet pour le nouveau siècle américain reprendra sous la plume de Robert Kagan dans un document intitulé : « Reconstruire les défenses de l’Amérique », publié en septembre 2000, dans lequel l’auteur souhaite qu’un nouveau Pearl Harbor donne aux États-Unis l’occasion d’affirmer leur puissance. Certains verront dans le 11 septembre 2001 la réalisation de ce souhait.

La Guerre contre le terrorisme de George W. Bush et son affirmation péremptoire : « vous êtes avec nous ou avec les terroristes », ou la guerre russo-américaine par Ukraine interposée ou encore le conflit sino-américain au sujet de Taïwan doivent s’interpréter à la lumière de cette volonté hégémonique. Le néoconservatisme – nom donné à cette philosophie dominatrice – est le fil conducteur de la politique étrangère américaine depuis la dernière décennie du XXe siècle.

Son pendant économique est le néolibéralisme. Le capitalisme est consubstantiel à l’Amérique. L’objet premier du capitalisme est l’enrichissement. Dans la Déclaration d’indépendance, Thomas Jefferson écrit que l’homme est doté de droits inaliénables dont « la poursuite du bonheur ». Ce mot – bonheur – est synonyme de richesse. L’un est inconcevable sans l’autre pour les Américains. Il faut être riche pour connaître le bonheur. La conquête de l’Ouest est une course à la richesse, comme en témoignent les ruées vers l’or du XIXe siècle. En secouant l’Amérique dans le tréfonds de son âme, la Grande Dépression de 1929 altère temporairement cette vision du bonheur et contribue à une socialisation du capitalisme américain grâce aux réformes rooseveltiennes, tel que le National Recovery Act, le Glass-Steagall Act, le Social Security Act, la création de la Tennessee Valley Authority, etc.

Cette vision de la politique économique, baptisée keynésienne du nom de l’économiste John Maynard Keynes, sera théorisée par l’américain Alvin Hansen, et diffusée par ses élèves de l’université d’Harvard dont Paul Samuelson et James Tobin. Accusée d’être à l’origine de l’inflation des années 70, elle cédera la place au monétarisme de Milton Friedman, professeur à l’université de Chicago. Paul Volcker en sera l’un des disciples les plus illustres quand, gouverneur de la Réserve fédérale, il mit fin brutalement à la stagflation – combinaison d’inflation et de stagnation – qui minait l’économie américaine en relevant sans préavis le taux d’intérêt au jour le jour pour le porter à 20% le 7 janvier 1981. L’effet fut immédiat. L’inflation s’effondra en quelques mois. Cette politique fut conduite sans égard aux effets qu’elle pouvait avoir sur le reste du monde où elle conduit à la déconfiture du Mexique en août 1982.

Le monétarisme est un élément constitutif du néolibéralisme. Il n’en est pas le fondement. Le marché en est l’assise. Il structure et régit la société. L’État lui est soumis.

Ses fonctions régaliennes ne sont là que pour servir le marché dans sa finalité : l’enrichissement d’une minorité. La concurrence, loin d’être encouragée, comme le veut la mythologie libérale, est contenue par des lois et pratiques qui facilitent l’émergence de monopoles et d’oligopoles, comme celui bien connu des Seven Sisters – les sept plus grandes sociétés pétrolières occidentale – qui contrôlaient, et contrôlent encore pour partie, le marché pétrolier.

Le néolibéralisme est le capitalisme dans sa forme la plus pure. C’est en son nom que fut instituée l’indépendance des banques centrales dans les années 1980, avant que ne s’impose progressivement son complément naturel la liberté de mouvements de capitaux, puis des marchandises et des services avec la création de l’Organisation mondiale du commerce en avril 1994 – complément du système de Bretton Woods d’août 1944.

C’est au nom du néolibéralisme que fut abrogé le Glass-Steagall Act qui séparait le secteur bancaire en banques de dépôts et banques d’investissement. Cette abrogation sera à l’origine de la crise des subprimes de 2008 qui conduit le monde au bord d’un gouffre économique proche de celui de 1929. Tout comme le « Defense Planning Guidance » marque l’entrée des États-Unis dans l’ère néoconservatrice, le Graham-Leach-Bliley Act de décembre 1999 qui abroge et remplace le Glass-Steagall Act, marque l’entrée des États-Unis dans l’ère néolibérale.

Néoconservatisme et néolibéralisme ont imprégné les instances politiques et administratives dans les années 80, puis se sont imposées comme lignes directrices de la politique étrangère américaine dans les années 90. De bienveillante dans les années d’après-guerre, cette politique a désormais un double objectif : la domination et l’enrichissement. Comme le montre les évènements que nous vivons actuellement, nous sommes loin de l’image idyllique du GI de 1944 et de ses barres de chocolat. Cette bienveillance, plus apparente que réelle, qui avait séduit jadis les Européens, a fait place à une hégémonie tous azimuts, tant politique qu’économique. Cette mutation de la politique américaine n’est pas l’effet du hasard mais le fruit d’une pensée structurée. Noam Chomsky, linguiste et intellectuel engagé, la décrit comme une « dérive proto-fasciste capitaliste sauvage »2.

envoyé par Dominique Delawarde

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